29 janvier 2026

Lina Kouhaili

HISTOIRES DES PORTEUSES D’EAUX
À TRAVERS LE MONDE

Les porteuses d’eau m’ont toujours fascinée.
Dans le salon de mon enfance, des tableaux les représentaient : des femmes droites, silencieuses, avançant avec un vase posé sur la tête. Leur corps semblait à la fois ancré et en mouvement, traversé par une force immense et une élégance presque irréelle. La manière dont le vase tient sur elles m’a toujours paru presque magique, comme si le poids disparaissait par la justesse du geste.

Porter l’eau est l’un des gestes les plus anciens de l’humanité. Bien avant les réseaux, les canalisations et les infrastructures, l’eau circulait à travers les corps. Dans de nombreuses sociétés, ce rôle était assuré par des femmes, qui parcouraient parfois de longues distances, un vase en équilibre sur la tête, la hanche ou l’épaule. Ce geste répété a façonné des postures, mais aussi des formes.

Les vases des porteuses d’eau ne sont jamais de simples contenants. Leur forme répond à des contraintes précises : stabilité, conservation, fraîcheur, transport. Mais ils portent aussi une charge symbolique forte. L’anthropologie matérielle montre que les objets utilitaires sont indissociables des corps qui les utilisent : ils deviennent des prolongements, des architectures portables.

À mesure que l’on observe ces vases à travers les cultures, une évidence apparaît : plus on remonte dans le patrimoine ancestral, plus les formes deviennent universelles.

Dans de nombreuses régions du monde, lorsque l’eau devait être puisée loin du lieu de vie, les femmes ont porté l’eau dans des récipients adaptés à la marche et au corps. En Afrique du Nord (Maroc, Tunisie, Algérie) comme dans une grande partie du bassin méditerranéen, on utilisait des jarres en terre cuite, parfois émaillées à l’intérieur, pour garder l’eau fraiche, portées sur la tête ou la hanche. En Afrique de l’Est (Éthiopie, Kenya), les contenants en argile ou, plus récemment, les bidons, sont portés sur de longues distances, souvent à pied. En Asie du Sud (Inde, Népal), des pots en terre ou en métal servent à la fois au transport domestique et aux usages quotidiens, tandis qu’en Amérique latine (Mexique, Pérou, Bolivie), des cruches en argile aux panses généreuses accompagnent la collecte depuis les sources ou les points d’eau collectifs. Dans les régions de montagne comme le Tibet ou le Népal, l’eau est transportée dans des récipients en métal, en bois ou en cuir, sanglés contre le dos ou le torse pour résister au relief et au froid.

Les matériaux changent, mais les lignes se répondent : une panse arrondie pour contenir, un col resserré pour protéger l’eau, une forme stable pensée pour l’équilibre et la marche. Face à cette nécessité vitale, l’humanité semble avoir trouvé très tôt des réponses communes, où l’objet devient une extension du corps et du geste.

Ces objets transportaient bien plus que de l’eau. On y portait aussi des huiles, du lait, des boissons fermentées, des céréales, parfois des encens ou des substances médicinales. Certains vases étaient réservés aux naissances, aux ablutions, aux offrandes ou aux funérailles. Ils étaient réparés, transmis, conservés. Leur valeur ne résidait pas dans l’ornement, mais dans l’usage, la mémoire et la fonction vitale qu’ils remplissaient.

Pierre Rabhi rappelait souvent que la véritable richesse n’est pas l’accumulation, mais le lien — au vivant, au geste juste, à la terre. Les porteuses d’eau incarnent cette sobriété essentielle : porter ce qui est nécessaire, rien de plus, mais avec une attention totale.

Aujourd’hui, que portons-nous comme préciosité ?

Nous ne portons plus l’eau sur nos têtes, mais nous transportons d’autres formes de valeur : nos objets personnels, nos outils de travail, nos souvenirs, parfois nos identités entières. Le sac est devenu l’un des derniers objets que l’on porte chaque jour contre le corps. Un contenant intime, mobile, discret. Une nouvelle architecture portable.

C’est à partir de cette filiation que j’ai conçu mes sacs : comme des vases contemporains. Non pas pour contenir l’eau, mais pour interroger ce que nous jugeons aujourd’hui digne d’être porté, protégé, déplacé avec nous. Des objets pensés non comme de simples accessoires, mais comme des prolongements du corps, héritiers silencieux de gestes très anciens.

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2- IMMITATION DES PERLES D'AMBRE - UNE LÉGENDE ANCESTRALE